Je suis entrée chez lui par la porte de son atelier, je pénétrais dans un univers fait de lettres en métal lourd gris bleuâtre puis précieux jaune brillant, d’encre, de papier, du bruit cadencé d’une presse branchée sur le trois cent quatre vingt, et du son de la radio qui chantait des refrains que je ne connaissais pas encore. Son univers.
J’étais introduite, tous mes sens s’y plaisaient et je découvrais l’imprimerie 1340 ans après les chinois.
Le même jour, j’apprenais à lire à l’envers, le lendemain je composais en plomb, “La Dive Bouteille” empruntée à Rabelais et le surlendemain, je buvais du vin rouge.
Jean-Jacques m’a présenté tour à tour les grands noms de la chose imprimée de Baskerville à Bodoni en passant par Didot, Garamond, Plantin, Tschichold ou Maximilien Vox…
Dans le même temps j’apprenais par cœur les chansons de Cat Stevens, Barbara, Michel Legrand, Serge Reggiani, Charles Aznavour entre autres ringardises que diffusait le transistor et je chantais gaiement le “à la”, l’hymne des typographes […]
De coquilles en coquilles et entre deux épreuves, je m’essayais à l’impression Taille Douce où je trempais dans l’encre du bout des doigts jusqu’au-dessus des coudes en gâchant du Vélin d’Arches et j’inhalais de l’essence de térébenthine.
Il n’empêche qu’à la fin du mois d’août, Jean-Jacques m’accompagnait au 18 boulevard Auguste Blanqui dans le 13ème arrondissement. Nous étions à l’École Estienne… Mais nous étions aussi et surtout à Paris…
Du boulevard Saint-Germain au jardin du Luxembourg, je m’imprégnais de quelques vérités sur les choses de la vie et il m’inculquait des valeurs indéfectibles à travers les rues, les chaises des terrasses de café, et je buvais, euh… Ses paroles !
Du centre Georges Pompidou jusqu’à Saint-Eustache, il achetait une carte postale de Doisneau, demandait sa direction – qu’il connaissait déjà – à une passante qu’il trouvait jolie, un peu BCBG, il aimait bien l’élégance des filles de bonne famille, il m’offrait “La petite marchande de prose” en livre de poche et parfois même, il se racontait.
Je savais l’observer et l’écouter. Je savais quand il était drôle ou barbant, joyeux, triste, spirituel ou prosaïque, flatteur, railleur, religieux ou profane, poétique, charretier, sensible voire émotif et parfois même, coquet.
Authentique et original, il ne trichait pas ou peu. Jean-Jacques vibrait sur “Las Folías de España”, se perdait, fébrile, sur “Naci en Alamo” et accrochez-vous bien, je l’ai vu s’exercer au Sirtaki qu’il avait promis de danser avec ma mère, il s’entrainait sur “Zorbec le Gras” comme il le surnommait. Profondément vivant…
Cet été là, Jean-Jacques avait esquissé en braille un itinéraire bis, un chemin sur lequel j’allais le suivre aveuglément et qui allait être le tracé de ma plus grande et ma plus belle traversée, la digne aventure.
Il était imprimeur, j’étais imprimée et c’était la rentrée.
Even vous nous tenez en haleine!