… Confession Vespérale (fin)

Jean-Jacques Légendaire & Fabuleux
Les années ont passé, vingt et un automnes, vingt et un étés plus un hiver et je suis là à me balader dans le passé parce que je n’avais auparavant jamais eu ni l’occasion, ni le génie de collaborer à son œuvre. Et aussi parce que – c’est vrai – je suis très fière et très flattée de collaborer à ce livre de souvenirs.
Mais revenons à l’importance de cet héritage et à l’envergure des convictions auxquelles j’adhère désormais et que je peux à présent évaluer à leur très juste mesure.
Le legs qui m’arrive en plein cœur aujourd’hui, me restitue la tradition rétablie, sans doute profanée en chemin, abîmée sur des petits sentiers tout plats par quelques mécréants insuffisants ou autre sublimes filous, et elle me renvoie in fine aux aspirations originelles que Jean-Jacques m’avait destinées. Le dogme auquel j’appartiens à présent me conduit vers une quête de vérité difficile, délicate et conséquente sans la perspective, même illusoire, d’un tel autre complice, ni celle d’un suppléant inconcevable et chimérique.
De ce parcours initiatique, je garde en moi, ancré profondément, le souvenir et le caractère unique de cette précieuse rencontre, de ces instants de grâce que j’ai précisément vécus et qui apportent aujourd’hui la lourdeur d’un pénible constat.
Celui du manque, de l’absence et de l’impuissance.
Comme je l’ai dit dernièrement à François de Boisseuil, je sais que j’irai marcher sur les pas de Jean-Jacques sur le chemin des étoiles, bientôt…
"A Thing of Beauty is a Joy Forever" J. Keats
Even, disciple avérée et attachée
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… Confession Vespérale (suite 2)

Jean-Jacques Architecte & Bâtisseur
En septembre, je n’ai pas eu d’autre choix que celui de suivre les miens qui s’en allaient vivre dans le Sud-Ouest de la France et j’allais dans un premier temps être privée du contact physique del mio maestro, pas de son enseignement.
J’intégrais une école des arts et métiers des industries graphiques pendant que Jean-Jacques compagnon fidèle et appliqué poursuivait son apostolat. Il m’a alors initiée à la calligraphie, au manuscrit, à l’écrit.
Encore de l’encre, encore du papier et je découvrais telle la Sabine de Griffon, l’art et le plaisir de la correspondance, le goût des timbres postaux et l’excitation née de l’attente de l’illustre et irrésistible facteur.
C’est à travers cette correspondance que Jean-Jacques partageait généreusement la littérature, la poésie, la musique, les arts graphiques, les mystères de la religion, ceux de la symbolique et tout ce qui avait à son sens,  une cohérence et une connexion salutaire à mon apprentissage.
Nous avons tous entendu parler des tonnes de livres que Jean-Jacques empilait dans sa bibliothèque, mais nous n’avons pas connaissance de tous ceux qu’il offrait.
J’imagine aisément que mes lecteurs se sentiront désappointés de ne pas avoir une liste, même partielle des œuvres qui ont participé aux fondations du bâtiment mais je doute que celle-ci soit opportune ou profitable aux liseurs déjà au terme de leur croissance intellectuelle.
J’ai reçu de Jean-Jacques le partage qui aura fait naître un regard immaculé, celui qui aura éveillé ma pensée, qui aura façonné mes idées, celui qui aura avivé ma sensibilité, excité mes oreilles, illustré mon cœur, celui qui aura fondé mon âme.
J’ai reçu de Jean-Jacques les échanges qui auront inventé et conçu la charpente qui supporterait l’assemblage à venir.
Je n’ai failli à aucune croisée où l’occasion de tailler ou d’ajouter une pierre à l’édifice se présentait.
Je l’ai talonné jusque dans les écuries du Maréchal de Saxe à Chambord – où il m’avait prêté un pull que je ne lui ai jamais rendu – et jusque dans l’imprimerie des Presses Universitaires de France à Vendôme.
J’ai emboité son pas chez les libraires parisiens et par-devant les bouquinistes des quais des bords de Seine.
J’ai collé ses semelles dans les salons du livre, dans les expositions à Toulouse, Paris, New York, Tokyo, ah non pas Tokyo !
J’ai partagé l’émotion d’un arrêt sur l’image d’un violoniste dans la station de métro Anvers Sacré-Cœur et j’ai bel et bien failli m’oublier dans celle des Grands Boulevards, quand lui et ses poteaux demandaient la charité aux voyageurs du wagon – c’était juste pour rire Marie-Christine, demande à Bibi ! – en sortant d’un dîner arrosé et en chantant les paroles de Montand, altérées pour l’occasion : J’aime flâner sur les Grands Boulevards, y a tant de choses, y a tant de choses, y a tant de choses à boire
Je l’ai cherché dans tous les bistrots du bourg de Cléry-Saint-André qu’il fréquentait de manière assidue et en alternance. À l’Hôtel Notre-Dame, chez “Chou” – que l’on nommait ainsi car il avait les oreilles décollées, je sais, ça n’est pas très original mais ça nous faisait bien marrer – à la Brasserie de la Gaîté aussi.
Il les connaissait tous, ils le connaissaient tous et nous buvions de l’eau de rivière ou bien celle du puits. Quoi ?!
J’ai partagé une soupe exquise – merci de bien vouloir noter l’oxymore en passant car je déteste la soupe – chez Cabalus à Vezelay et je me suis tue, larmoyante, dans la crypte de l’Abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire où flottaient les voix bénédictines des chants monastiques.
Entre la correspondance et les rencontres, il n’a pas omis de m’apprendre à voir, à lire et à traduire les signes auxquels on ne peut croire sans les avoir perçus, sentis et ressentis, sans les avoir appréhendés, touchés du bout des doigts, auxquels on ne peut pas croire sans s’y être brûlé. Et tant pis, et/ou dommage, pour les incrédules…
La symbolique avait son importance et les innombrables et récurrents présages, oracles, augures et autres concomitances ne mentaient pas, ne se trompaient pas. Jamais.
Jean-Jacques non plus ou peu.
Les années ont passé, vingt et un automnes, vingt et un étés et je n’ai rien oublié.
À suivre…
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… Confession Vespérale (suite 1)

Jean-Jacques Typographe & Source d’Influence
La Dive Bouteille (Rabelais)
Je suis entrée chez lui par la porte de son atelier, je pénétrais dans un univers fait de lettres en métal lourd gris bleuâtre puis précieux jaune brillant, d’encre, de papier, du bruit cadencé d’une presse branchée sur le trois cent quatre vingt, et du son de la radio qui chantait des refrains que je ne connaissais pas encore. Son univers.
J’étais introduite, tous mes sens s’y plaisaient et je découvrais l’imprimerie 1340 ans après les chinois.
Le même jour, j’apprenais à lire à l’envers, le lendemain je composais en plomb, “La Dive Bouteille” empruntée à Rabelais et le surlendemain, je buvais du vin rouge.
Jean-Jacques m’a présenté tour à tour les grands noms de la chose imprimée de Baskerville à Bodoni en passant par Didot, Garamond, Plantin, Tschichold ou Maximilien Vox…
Dans le même temps j’apprenais par cœur les chansons de Cat Stevens, Barbara, Michel Legrand, Serge Reggiani, Charles Aznavour entre autres ringardises que diffusait le transistor et je chantais gaiement le  “à la”, l’hymne des typographes […]
De coquilles en coquilles et entre deux épreuves, je m’essayais à l’impression Taille Douce où je trempais dans l’encre du bout des doigts jusqu’au-dessus des coudes en gâchant du Vélin d’Arches et j’inhalais de l’essence de térébenthine.
Il n’empêche qu’à la fin du mois d’août, Jean-Jacques m’accompagnait au 18 boulevard Auguste Blanqui dans le 13ème arrondissement. Nous étions à l’École Estienne… Mais nous étions aussi et surtout à Paris…
Du boulevard Saint-Germain au jardin du Luxembourg, je m’imprégnais de quelques vérités sur les choses de la vie et il m’inculquait des valeurs indéfectibles à travers les rues, les chaises des terrasses de café, et je buvais, euh… Ses paroles !
Du centre Georges Pompidou jusqu’à Saint-Eustache, il achetait une carte postale de Doisneau, demandait sa direction – qu’il connaissait déjà – à une passante qu’il trouvait jolie, un peu BCBG, il aimait bien l’élégance des filles de bonne famille, il m’offrait “La petite marchande de prose” en livre de poche et parfois même, il se racontait.
Je savais l’observer et l’écouter. Je savais quand il était drôle ou barbant, joyeux, triste, spirituel ou prosaïque, flatteur, railleur, religieux ou profane, poétique, charretier, sensible voire émotif et parfois même, coquet.
Authentique et original, il ne trichait pas ou peu. Jean-Jacques vibrait sur “Las Folías de España”, se perdait, fébrile, sur “Naci en Alamo” et accrochez-vous bien, je l’ai vu s’exercer au Sirtaki qu’il avait promis de danser avec ma mère, il s’entrainait sur “Zorbec le Gras” comme il le surnommait. Profondément vivant…
Cet été là, Jean-Jacques avait esquissé en braille un itinéraire bis, un chemin sur lequel j’allais le suivre aveuglément et qui allait être le tracé de ma plus grande et ma plus belle traversée, la digne aventure.
Il était imprimeur, j’étais imprimée et c’était la rentrée.
À suivre…
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Confession Vespérale

… À Jean-Jacques, messager du cœur et de l’esprit, à qui je n’ai pas su écrire à temps, mais qui, de toute façon – et laissez-moi le croire – savait.

Nous nous sommes rencontrés dans cette basilique, la basilique Notre-Dame de Cléry, la même que celle où nous nous sommes quittés.
Si je n’ai jamais su appréhender ce qu’allait produire cette intersection-là, j’avais envisagé ce jour qui répondrait alors aux insuffisances de ces premiers instants.
J’avais beau m’y attendre, je n’estimais ni l’ampleur de ce dont j’allais hériter, ni le poids du dogme auquel j’allais appartenir…
J’ai rencontré Jean-Jacques le 1er avril 1990, c’était un dimanche. Il s’en allait alors vers la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vezelay, en Bourgogne, une coquille Saint-Jacques accrochée sur le cœur, à défaut d’un poisson accroché dans le dos.
Il est parti avec un sac à dos et je suis restée là, frustrée par le trop bref récit de sa spéculation sur le voyage qu’il entreprenait et qui allait durer presque trois mois.
Je l’ai alors suivi sur cet itinéraire semé de je ne savais trop quoi, rayant bêtement jour après jour et une à une, toutes les étapes inscrites sur cette reprographie en comptabilisant sottement les kilomètres.
Lorsqu’il est revenu, revêtu d’une peau de bête (sic), tout barbu, j’allais sans le comprendre, recevoir un des plus beaux cadeaux que j’aie reçus.
J’accédais sans le savoir à mon maître, un guide spirituel dont j’ignorais alors le sens même de la définition. Je m’entichais naïvement de la personne la plus sage, la plus généreuse, la plus sensible et la plus éclairée que j’aie jamais connue.
Je ne dis pas qu’il m’apparaissait tel un être idyllique. Il présentait bien quelques signes distinctifs d’une ou deux imperfections ou plus, et je veux bien croire, des années plus tard, que j’ai eu le bonheur de le connaître disponible et de manière épisodique.
Il avait l’âge de la persuasion, j’avais celui des illusions et c’était l’été.
… À suivre

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